Du sound system au studio, les racines du dub sont profondément ancrées à Montréal
Si vous vous êtes déjà laissé·e absorber par les basses d’un mur d’enceintes, jusqu’à les sentir vibrer dans votre poitrine, ou si vous avez écouté en boucle un remix au casque, vous le devez en partie aux pionniers jamaïcains du dub et de la culture sound system.
Les premiers sound systems apparaissent dans les rues de Kingston dès les années 1940. À partir des années 1960, des producteurs et ingénieurs du son comme King Tubby et Lee « Scratch » Perry commencent à transformer radicalement les morceaux en studio, en isolant, retirant et réagençant leurs différentes composantes.
Depuis, l’influence du dub s’est étendue à une grande partie des musiques populaires et électroniques, contribuant notamment au développement du hip-hop à New York et façonnant l’évolution de la jungle et de la drum and bass au Royaume-Uni.
Aujourd’hui, son approche expérimentale se retrouve au sein d’une scène montréalaise de constructeur·rice·s de sound systems et de producteurs de bass music, dont font partie Jordan Gardner et Honeydrip.
À l’approche de leurs participations au Festival MUTEK et à MUTEK Forum, nous avons échangé avec elleux sur la persistance des pratiques collectives et contre-culturelles associées au dub, et sur ce que signifie se réunir autour d’un sound system en 2026.
« On ne peut pas faire fonctionner un sound system seul·e »
Les premiers sound systems se développent en Jamaïque dans un contexte où l’accès à la musique live est limité pour une partie de la population urbaine dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale. Des équipes locales assemblent alors leurs propres systèmes d’amplification, les transportent d’un lieu à l’autre et organisent des rassemblements en plein air autour de musique enregistrée.
Pour Honeydrip, productrice et DJ montréalaise qui se décrit comme une « sound system mom », le lien avec cette culture prend une nouvelle dimension en 2024, lorsque ses subwoofers tombent en panne de manière inattendue.
« J’ai fini par réaliser que je n’avais pas vraiment pris conscience de l’importance que la communauté avait pour moi, ni à quel point j’en avais besoin », explique-t-elle.
Elle fait alors appel à son entourage, une démarche qui mène à la création du collectif MORPH Sound System. Aujourd’hui composé de neuf personnes, le groupe vise à renforcer la place des femmes et des personnes queer dans les musiques électroniques et la culture sound system à travers des ateliers pratiques de construction d’enceintes, du mentorat technique et des événements communautaires inclusifs.

Cette année, Honeydrip pilote le Sound System Lab à MUTEK Forum. Elle y accueille notamment Fait Poms, constructeur de sound systems basé à Oakland, pour revenir sur le rôle de la pandémie dans l’émergence d’une nouvelle génération de sound systems queer et DIY. Afrosonic Innovation Lab y présentera également une performance-conférence hybride retraçant les histoires diasporiques et les trajectoires de la culture sound system au Canada.
Dans la continuité des racines du dub, la dimension collective reste au cœur de l’approche de Honeydrip.
« La communauté fait partie de l’esprit du dub et de la culture sound system », explique-t-elle.
« On ne peut pas faire fonctionner un sound system seul·e, et le dub repose sur la solidarité. »
« Tout s’aligne » : le dub façonne les générations depuis des décennies
Jordan Gardner a été exposé à la culture sound system toute sa vie.
Originaire de Brampton et aujourd’hui établi à Montréal, le producteur et DJ ; également moitié du duo ÈBONY, lauréat d’un prix JUNO ; a grandi au son du reggae lors des rassemblements familiaux, tandis que ses oncles, des deux côtés de sa famille, lui faisaient découvrir les dernières sorties dancehall et UK funky.
« J’ai encore une copie de Dancehall Queen sur VHS », se souvient-il.
Cette immersion précoce se retrouve aujourd’hui dans sa pratique musicale, jusque dans les méthodes développées par les pionniers du dub.
« L’une des philosophies dont je m’inspire vient de la façon dont King Tubby utilisait sa console de mixage comme un instrument ; dans mon cas, c’est Ableton », explique-t-il.
« Cette attention portée au mixage et au gain staging fait une énorme différence. Le simple fait qu’un élément soit légèrement plus fort qu’un autre peut changer complètement la sensation produite par un morceau. »

Cette année, il pousse plus loin cette approche avec la première de Iridescent Riddims au Festival MUTEK. Le projet est inspiré par une rencontre fortuite, en 2024, avec son parent éloigné Fadda Benjie, qui dirige au Royaume-Uni un sound system ayant remporté plusieurs compétitions. Gardner y utilise des dubplates et des échantillons provenant de la collection de Fadda Benjie, aux côtés de réinterprétations tirées de ses propres archives.
En plus de raviver son exploration de ses héritages jamaïcain et britannique, cette rencontre lui a permis de mieux comprendre le fil conducteur qui traversait déjà sa pratique.
« Quand je repense à mon oncle qui nous faisait découvrir, à mes frères et sœurs et à moi, de la musique jamaïcaine avec une touche britannique, tout s’aligne. »
L’expérience physique du son : quel rôle joue le dub?
Malgré son nom, un sound system ne s’expérimente pas uniquement par l’écoute. Le dub a depuis longtemps cherché à transformer notre rapport au son et à l’espace, que ce soit par la pression des basses ressentie physiquement ou par des fréquences qui se déplacent autour de nous.
Ces derniers temps, Honeydrip concentre justement son travail sur cette dimension corporelle.
« Quand je produis aujourd’hui, j’essaie de penser à ce que les gens vont ressentir, pas seulement à ce qu’ils vont entendre », explique-t-elle. « Je pense aussi à ce que j’aimerais ressentir moi-même si j’étais devant un sound system. »
En parallèle de sa participation à MUTEK Forum, elle présentera également la première de v i b r a t i o n au Festival MUTEK. Développée en collaboration avec Yasmeen Hitti et Salim Lounis et issue d’une résidence à Moment Factory, cette performance audiovisuelle la relie à un ensemble de « membres » numériques, transformant son corps en une installation sonore influencée par ses gestes.
Une expérimentation qu’elle relie directement à l’influence du dub.
« Le dub est tellement ancré dans l’expérimentation qu’il me donne la liberté d’être aussi étrange que je le souhaite », explique-t-elle. « C’est aussi un genre particulièrement adapté à la performance en direct, avec cette façon de constamment retirer et ajouter des sons, tout en laissant l’espace, la réverbération et l’écho passer au premier plan. »

Dans une logique similaire, la performance de Gardner ouvre d’autres possibilités d’interaction physique avec le son. Iridescent Riddims repose notamment sur des fréquences qui « changent de direction selon le contexte », en fonction de la proximité ou de l’angle du public par rapport au sound system.
Pour lui, ce que l’on ressent compte autant que ce que l’on entend.
« Pour moi, rien ne remplace une ligne de basse puissante », explique-t-il. « Surtout entre 20 et 60 Hz, quand on peut vraiment sentir les basses fréquences vibrer dans la poitrine. »
« You get the sauce from the source » : le dub à l’ère numérique
Le lien de longue date de Gardner avec le dub a également transformé sa manière d’aborder la création musicale.
« J’avais auparavant une approche très hip-hop du sampling », explique-t-il. « Mais en voyant comment mon oncle travaillait étroitement avec des MC en Jamaïque depuis les années 1980, j’ai compris l’intérêt de collaborer avec des MC à l’étranger et la manière dont il avait construit des réseaux entre le Royaume-Uni et la Jamaïque. »
À l’heure des stations audionumériques et des banques d’échantillons conçues pour les producteurs, cette distinction prend une importance particulière.
« Cette dépendance aux sample packs de MC reggae, c’est un peu comme aller manger du poulet jerk chez Subway plutôt que dans un restaurant jamaïcain », explique Gardner, en référence aux producteurs qui souhaitent intégrer à leurs morceaux des dubplates aux sonorités jamaïcaines, mais qui sont rarement disposés à rémunérer directement un MC pour les créer.
« Ça me semble relever d’une logique coloniale, comme lorsque Sister Nancy n’a pas reçu de redevances pendant plus de 30 ans pour son morceau Bam Bam. »

Pour Gardner, cette façon de travailler doit évoluer.
« Il faut sortir de cette dépendance aux sample packs et normaliser le fait de travailler avec de vrais MC. C’est comme ça qu’on inscrit sa musique dans une véritable communauté », affirme-t-il.
À Montréal comme ailleurs, l’influence du dub est trop vaste pour être résumée en un seul article. Mais l’une des meilleures façons d’en comprendre la musique et la culture reste encore d’aller à leur rencontre directement.
Comme le résume Gardner : « You get the sauce from the source. »
__
Jordan Gardner présente Iridescent Riddims au Festival MUTEK le 30 août.
Honeydrip présente v i b r a t i o n au Festival MUTEK le 28 août. Le Sound System Lab se tiendra à MUTEK Forum du 26 au 28 août.
Les DJ sets gratuits à ne pas manquer à MUTEK 2026
Série photographes : À travers le regard de Nina Gibelin Souchon
Série photographes : À travers le regard de Vivien Gaumand
Neuf albums. Neuf façons de découvrir la programmation de MUTEK cette année, en collaboration avec Qobuz.